15 août 2007
REFORME DE L'ETAT
Sarkozy va rendre les fonctionnaires anorexiques
Le président de la République trouve l'État trop gros.
Il lance cet été la
« révision générale des politiques publiques », régime
diététique sévère en provenance du Canada. Les troupes de fonctionnaires vont
fondre, les services publics vont avoir faim.
Qui
a entendu parler de la « RGPP »? Pas grand monde, bien qu'à l'Elysée, à
Matignon et dans tous les ministères, on riait en ce moment que ce mot à la
bouche. La RGPP, c'est le petit nom de la « révision générale des politiques
publiques », engagée en plein mois de juillet par le président de la République. Cette réforme importée du Canada (voir
encadré) devrait plutôt s'appeler « privatisation générale des services publics
», mais Nicolas Sarkozy préfère ne pas formuler les choses ainsi...
« Dès cet été,
une révision générale des politiques publiques, à l'instar de celle réalisée
par le Canada au milieu des années 90, sera entreprise, écrit-il
dans ses lettres de mission aux membres du gouvernement Fillon. noms insistons sur le fait qu'un bon
ministre ne se reconnaîtra pas à la progression de ses crédits [...]. Nous vous
demandons de nous proposer des indicateurs de résultats [...]. Nous ferons le
point d'ici un an de l'avancement de votre mission. » Cette semaine, les
ministres vont recevoir un second courrier de Sarkozy, la lettre plafond, qui
fixera précisément la baisse de leur budget et le nombre de postes de
fonctionnaires à supprimer: trente-cinq mille en 2008, dont la moitié dans
l'Éducation nationale.
La
RGPP, c'est la réforme clé dont on n'entend pas parler parce que a priori personne
— pas même les journalistes — n'y comprend rien. C'est pourtant, sous son
enrobage technico-administratif, la plus idéologique, « un choc politique »,
selon François Fillon. Elle innerve les autres réformes (université,
service minimum, justice, management de fonctionnaires...), fait trembler
d'émotion les experts économiques de sensibilité libérale, qui voient le Grand
Soir arriver. « Nous n'avons aucun tabou. Aucun tabou. Aucun tabou », a
répété Fillon en présentant la RGPP. Peut-être. Toutefois, le gouvernement
compte mener ses affaires lumières éteintes (voir encadré) et lever le lièvre
pendant que les Français sont en vacances...
Des
inspecteurs des finances et des équipes d'audit (cabinets de Consulting type
Ernst & Young, etc.) farfouillent depuis la mi-juillet « dans tous les
coins et recoins » (dixit Eric Woerth, ministre du Budget, des Comptes
publics et de la Fonction publique) de l'Administration. Elles présenteront dès
la rentrée des « scénarios » d'économies au Comité de suivi de la RGPP, piloté
par Claude Guéant, Eric Besson, le directeur de cabinet de Fillon et le
président du conseil d'administration de BNP Paribas, Michel Pébereau. Ce
quatuor de ratiboiseurs se réunira toutes les deux semaines pour étudier les
rapports d'audit et fera des propositions de coupes au Conseil de la
modernisation des politiques publiques, dirigé par Sarkozy. Le président de la
République réunira une première fois ce Conseil des ministres bis en
novembre, pour définir de grandes orientations. La deuxième réunion aura lieu
en mars 2008, et cette fois Sarkozy adoptera un plan triennal 2009-2011 de
restrictions budgétaires tous azimuts. Pourquoi faire appel à des cabinets
d'audit qui coûtent très cher, alors que ce travail est dans les cordes de la
Cour des comptes ? Le gouvernement souhaite-t-il se débarrasser d'une
institution gênante au profit du privé ?
Selon
Le Cri du contribuable, un journal ultra-libéral auquel Sarkozy a
accordé une interview sur la réforme de l'État juste avant la présidentielle,
la RGPP s'attaquera en particulier aux hôpitaux, aux allocations et aux
formations pour les chômeurs, aux retraites de la fonction publique, aux aides
au logement, aux horaires des enseignants.
Après Weight Watchers et Slim. Fast, la
RGPP
Le
locataire de l'Elysée n'aura pas besoin de l'assentiment de l'opinion. Il
dispose d'une armée de cent fonctionnaires dévoués corps et âmes. Le jour de la
présentation de la RGPP au Centre de conférences internationales, à Paris, ces
grands commis de l'État, Légion d'honneur à la boutonnière, étaient excités
comme des puces en découvrant la nouvelle mission qui leur est confiée. Ils
n'iront jamais défiler dans la rue, ils doivent leur carrière à Nicolas Sarkozy
: alors qu'il était à Bercy en 2004, il leur avait accordé le titre de «
secrétaire général ». Ils devenaient responsables d'un ou plusieurs programmes
Lolf (loi organique relative aux lois de finances), la réforme qui a introduit
la gestion par le stress dans l'Administration et sur laquelle s'arc-boute la
RGPP (voir Charlie Hebdo du 17 novembre 2004). Ce sont eux qui ont mis
en place, il y a un an et demi déjà, les indicateurs de performance qui sont en
train de rendre fous les employés de la fonction publique.
Ainsi
en Seine-Saint-Denis, où chaque type d'intervention des CRS est gratifié d'un
nombre de points : un agent qui met fin à une bagarre de rue, ou qui par sa
seule présence pacifie les rapports humains, n'aura aucun point et donc aucune
prime, tandis qu'un de ses collègues qui interpelle en flagrant délit un
barbouilleur de panneau publicitaire ou un graffiteur se verra attribuer vingt
points. Dans les hôpitaux, l'infirmière qui réconforte les malades et converse
avec les patients âgés et esseulés aura un salaire minable à la fin du mois,
tandis que celle qui met tout le monde sous perfusion verra le sien exploser.
Avec la RGPP, les conditions de travail vont encore se dégrader, puisque Eric
Woerth s'apprête à faire sauter « les contraintes qui font aujourd'hui
obstacle à la mobilité des agents ». Mobilité professionnelle et
géographique: un prof d'arts plastiques à Nice muté prof de gym à Reims ne
pourra pas refuser.
François
Fillon aime à véhiculer l'état d'esprit entrepreneu-rial : ria-t-il pas déclaré
qu'il était le «patron de l'Administration » et que ses ministres
devaient être des « managers » ? Aujourd'hui, dans le secteur privé, de
plus en plus d'employés se suicident sur leur lieu de travail. Grâce à la RGPP,
ils ne seront plus les seuls, on se suicidera aussi dans l'Administration.
Pratique, pour Sarkozy, cela lui fera des gens en moins à licencier.
EMMANUELLE VEIL
La RGPP , Une boucherie Canadienne
Comme le rappelle sans cesse Nicolas
Sarkozy aux fonctionnaires, sa « révision générale des politiques publiques »
est une copie conforme de La « revue des programmes » entreprise par le Premier
ministre canadien Jean Chrétien (Parti libéral du Québec) de 1995 à 1998,
période au cours de laquelle les crédits des ministères ont été amputés de 5 %
à
40 %. Une boucherie financière, qui s'est
traduite par la suppression d'un fonctionnaire sur six, la privatisation en
masse de services publics (transports en commun, éducation, énergie, santé) et
une dégradation des conditions de vie des Canadiens. Les droits d'inscription à
la fac ont plus que doublé, les hôpitaux, en sous-effectifs, ont mis les malades
sur liste d'attente et n'hésitaient pas à renvoyer les patients chez eux à
peine réveillés d'une opération chirurgicale, le prix de l'eau du robinet, de
l'électricité, des garderies, a explosé, les bibliothèques publiques ont
périclité, privées d'achats de livres... Chez nous, ça va s'appeler « la
modernisation de l'État ». E. V.
Comment les médias ont été éjectés de la
réunion de lancement de la RGPP.
Mardi 10 juillet, François Fillon
présentait officiellement la RGPP aux grands commis de l'État, réunis au Centre
de conférences internationales (Paris XVIe). À la fin de son discours inaugural, alors que les choses allaient
devenir intéressantes avec l'examen concret de la réforme, les journalistes
présents dans la salle ont été conviés à une conférence de presse du Premier
ministre. Ils étaient loin de se douter que c'était un stratagème pour les
expulser du séminaire RGPP sans drame. En guise de conférence de presse,
François Fillon a prononcé trois phrases pour le JT et s'est éclipsé. Ensuite,
il fut impossible aux journalistes de retourner assister au séminaire. Les
hôtesses barraient le couloir en agitant leurs bras en croix et en criant: «
La presse, c'est fini! » Les médias sont là pour répercuter le message
promotionnel du gouvernement, et puis c'est tout! E V.